Au-delà des OGM
Par Jeremy Rifkin, économiste et président de la Foundation
on Economic Trends à Washington DC (LIBERATION, 18/07/06):
Les entreprises du secteur des sciences de la vie Monsanto, Syngenta,
Bayer, Pioneer, etc. répètent depuis des années
que les organismes génétiquement modifiés (OGM)
représentent la nouvelle grande révolution scientifique
et technologique en matière d’agriculture et constituent
le seul moyen, efficace et bon marché, de nourrir la population
de plus en plus large d’une planète de plus en plus étroite.
Des organisations non gouvernementales (ONG), à commencer
par la mienne, The Foundation on Economic Trends, sont présentées
comme les «méchants» de ce drame agricole: en s’opposant
aux OGM, ces nouveaux luddites n’auraient de cesse d’entraver
le progrès. Aujourd’hui, dans un renversement de situation
assez ironique, les toutes nouvelles technologies font apparaître
les manipulations génétiques et les récoltes
transgéniques comme des techniques dépassées,
obstacles au progrès scientifique.
Ce nouvel horizon de la recherche s’appelle la «génomique»,
et la nouvelle biotechnologie, la sélection assistée
par marqueurs (SAM). C’est une méthode complexe qui permet
d’accélérer la reproduction sélective classique.
Un nombre croissant de chercheurs jugent que cette SAM qui a déjà
été introduite sur le marché parviendra de manière
ultime à prendre la place des OGM. Des organisations environnementales,
comme Greenpeace, qui s’opposent depuis longtemps aux récoltes
OGM ont apporté un soutien prudent à la technologie
SAM.
L’accroissement rapide des informations sur les génomes
des plantes permet aux scientifiques d’identifier les déterminants
génétiques de caractères agronomiques intéressants,
et les variétés porteuses de ces gènes.
Au lieu de recourir à des manipulations pour transférer
un gène entre deux espèces n’ayant aucun rapport
entre elles, en vue d’accroître le rendement, la résistance
aux maladies, ou la capacité nutritive, les scientifiques utilisent
la sélection assistée par marqueurs pour identifier
les caractères recherchés sur d’autres variétés
(ou sur des plantes sauvages de la même famille), avant de les
croiser avec les variétés commerciales en vue de les
améliorer.
Avec la SAM, la reproduction reste à l’intérieur
d’une même espèce, ce qui, du même coup,
réduit grandement les risques écologiques ou sanitaires
que porte la recherche transgénique.
Alors que la SAM émerge comme une technologie agricole prometteuse,
avec des retombées potentielles énormes, les limites
de la technologie transgénique sont de plus en plus patentes.
La plupart des récoltes transgéniques introduites dans
les champs ne répondent qu’à deux objectifs: la
résistance aux insectes et la tolérance aux herbicides.
Elles ne reposent souvent que sur l’expression d’un seul
gène: on est loin de la grande révolution agricole que
promettaient les sociétés du secteur des sciences de
la vie au début de l’ère des OGM.
Bien sûr, les chercheurs engagés dans la SAM insistent
sur le fait qu’il reste encore beaucoup de travail à
faire avant de comprendre toutes les interactions entre des marqueurs
génétiques isolés, les phénomènes
génétiques complexes et les facteurs environnementaux:
tous ont un impact sur le développement de la plante et peuvent
produire des résultats intéressants en matière
de rendement ou de résistance à la sécheresse.
L’enthousiasme doit s’accompagner de prudence. La SAM
n’aura de valeur que si elle est utilisée dans le cadre
d’une approche agro-écologique plus large. L’introduction
de nouvelles variétés doit s’intégrer dans
un ensemble de considérations environnementales, économiques
ou sociales: c’est l’ensemble qui déterminera le
caractère «soutenable» de l’agriculture.
Le problème, c’est que la poursuite des OGM risque de
contaminer les variétés de plantes existantes et de
rendre plus difficile le recours à la technologie SAM. Une
étude importante, conduite en 2004 par The Union of Concerned
Scientists, a montré que les semailles non OGM de trois des
principales cultures des Etats- Unis maïs, soja et canola ont
déjà été «largement contaminées»
par d’autres variétés génétiquement
modifiées. Le «nettoyage» de ces cultures contaminées
risque de se révéler aussi difficile et onéreux
que celui des logiciels informatiques affectés par des virus.
Au cours de la prochaine décennie, la technologie SAM sera
de moins en moins onéreuse et de plus en plus facile d’usage
; la connaissance en matière de génomique va se diffuser.
Les sélectionneurs de la planète vont pouvoir échanger
de plus en plus d’informations et démocratiser la technologie.
Déjà, ils parlent de génomique open source :
ils envisagent de partager des gènes de la même manière
que Linux et d’autres sociétés des technologies
de l’information partagent des logiciels.
La bataille entre, d’un côté, une jeune génération
d’enthousiastes de l’agriculture soutenable, prêts
à échanger leurs informations génétiques
et, de l’autre, des scientifiques retranchés dans leurs
entreprises et déterminés à garder le contrôle
sur les stocks de semailles de la planète à travers
la protection des brevets, sera difficile à mener, particulièrement
dans le monde en développement.
Dans cette bataille, la sélection assistée par marqueurs,
à condition qu’elle soit utilisée à bon
escient, est peut-être la technologie qui tombe au bon moment.